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Personne n'a oublié l'horrible meurtre de Laëtitia PERRAIS, jeune serveuse de 18 ans, assassinée par Tony MEILHON en janvier 2011. A cause de l'atrocité du crime d'abord, parce que le corps de la jeune fille a été démembré et qu'il a fallu presque 3 mois pour lui redonner son intégrité. A cause du contexte politique ensuite, parce que Nicolas SARKOZY avait mis en cause le travail des juges dans le suivi du meurtrier et ce faisant, provoqué une grève des magistrats et une manifestation nationale.

Mais qui se souvient de Laëtitia pour elle-même? Raconter non pas "l'affaire Laëtitia" mais la vie de Laëtitia ; telle a été la volonté d'Ivan JABLONKA au travers de ce livre qui loin de relater seulement l'enquête criminelle, livre une véritable enquête de vie. Un superbe hommage à Laëtitia mais aussi à ses proches et surtout à sa soeur jumelle Jessica, ceux qui restent et que l'on a oubliés aujourd'hui, une fois le fait divers passé et remplacé par d'autres, alors que par une forme d'injustice supplémentaire, le nom de l'assassin passe à la postérité.

L'auteur revient bien sûr sur la polémique déclenchée par Nicolas SARKOZY sur le suivi des délinquants multirécidivistes et sur la façon dont elle a été reçue par des juges d'application des peines et des conseillers d'insertion et de probation trop peu nombreux, surchargés et contraints de prioriser les dossiers. 

Il relate la figure emblématique de Gilles PATRON, père d'accueil de Laëtitia et de sa soeur Jessica, l'homme qui prend toute la place et même celle de Franck PERRAIS, le père biologique, parce qu'il est plus convenable, plus présentable... mais qui sera condamné ensuite pour avoir sexuellement agressé plusieurs jeunes filles et notamment Jessica.

Il décrit aussi le travail des services sociaux, foyers, familles d'accueil, éducateurs, psychologues et le parcours des enfants placés; celui de la presse lorsqu'elle est confrontée à une affaire d'une telle ampleur ou encore celui du Juge d'instruction, du Procureur et des avocats intervenus dans ce dossier.

Mais Ivan JABLONKA raconte aussi les 18 années de vie de Laëtitia, ses blessures, ses fragilités, ses rêves, sa force face à tant d'épreuves, ses espoirs d'émancipation et ses découragements.

Son père qui viole sa mère sous la menace d'un cutter, qui la violente elle et sa soeur; un parent qui part en prison pendant que l'autre disparaît en psychiatrie, et deux soeurs placées en foyer à 8 ans avant d'intégrer à leur 13ème anniversaire leur famille d'accueil PATRON.

Une jeune fille volontaire, courageuse malgré ses nombreuses difficultés et les coups que la vie lui a déjà donnés, qui s'investit dans sa formation professionnelle, qui fait des projets.

Le récit provoque tour à tour l'émotion, la colère, l'impuissance et le sentiment d'injustice devant cette vie qui s'acharne sur Laëtitia, grâce à l'écriture d'Ivan JABLONKA, subtile, juste et d'une humanité indéniable.

Se replonger dans l'affaire criminelle, et se plonger dans la vie de Laëtitia, puis s'en défaire une fois la lecture terminée n'a pas été de tout repos pour moi, ce qui m'a surprise puisque ce n'est pas la première fois que je lis le récit d'une enquête. Alors que j'ai eu envie de lire ce livre dès sa sortie, j'ai été étonnée de me découvrir, au début de ma lecture, une certaine réticence à me replonger dans l'horreur, et j'en suis ressortie chamboulée assurémment.

C'est certainement la preuve qu'on est bien au-délà du récit d'un fait divers avec LAETITIA OU LA FIN DES HOMMES; les fonctions d'écrivain, d'historien et de sociologue d'Ivan JABLONKA subliment et donnent une autre dimension - sociale, émotionnelle et sincère - que celle que revêt ce type d'enquêtes généralement.

J'ai l'impression qu'il me faudra sans doute souffler un peu avant de passer à une autre lecture.

Ivan JABLONKA pour LAETITIA OU LA FIN DES HOMMES a reçu le Prix MEDICIS 2016 et le Prix littéraire LE MONDE 2016.

 

ANNE-CE

LAETITIA OU LA FIN DES HOMMES d'Ivan JABLONKA, paru aux Editions du SEUIL en août 2016