Un-bon-ecrivain-est-un-ecrivain-mort

 

Suivre les conseils de lecture de Gérard COLLARD, libraire de la GRIFFE NOIRE à SAINT MAUR (94), ne m'a pas toujours souri. On n'a pas toujours été raccord sur nos goûts littéraires; si on a pu tomber d'accord sur TU NE PERDS RIEN POUR ATTENDRE de Janis OTSIEMI, je ne me remets ni de son éloge de CHANSON DOUCE de Leïla SLIMANI, ni de la manière dont il a descendu L'INSOUCIANCE de Karine TUIL. Mais bon, le matraquage auquel Gérard COLLARD s'est livré s'agissant du livre de Guillaume CHEREL a eu raison de moi... à force de voir passer cette bouteille plusieurs fois par jour sur mon fil d'actualité Facebook, j'ai craqué, consciente qu'une fois de plus ce serait un pari.

Si je vous explique qu'UN BON ECRIVAIN EST UN ECRIVAIN MORT raconte comment Augustin TRAQUENARD, journaliste littéraire sur la chaîne ANAL+, réunit pour un débat dans un ancien monastère les plus prestigieux auteurs du moment comme Amélie LATOMBE, Christine LEGO, Michel OUZBEK, Frédéric BELVEDERE, Jean de MOISSON, Yann MOITE et j'en passe, vous vous dîtes certainement déjà que ça vous rappelle quelque chose? Si j'ajoute David MIKONOS, Delphine VEGANE, Kathy PODCOL (j'ai cherché plus longtemps là!) et Tatiana de ROSERAY, vous aurez compris et vous aurez déjà sur le visage ce sourire qui ne m'a pas quitté pendant toute ma lecture.

L'histoire m'a beaucoup plu : ces célèbres auteurs ont été invités au débat litteraire par un mystérieux hôte, qui a gardé l'anonymat et dont l'identité fait du coup l'objet de multiples spéculations de la part des romanciers; le tout dans un décor formidable : un ancien monastère, avec les cellules de moine, ses légendes et ses fantômes... Assez vite, on comprend qu'évidemment l'histoire est secondaire; d'ailleurs elle s'essouffle vite et on voit bien que l'auteur ne va pas pouvoir en faire grand chose.

Pas vraiment d'histoire donc, enfin pas longtemps, ce qui peut quand même être problématique pour un livre! Sauf que le talent de Guillaume CHEREL suffit à faire le reste, c'est dire!

S'il est assez fréquent qu'un livre parvienne à m'angoisser, assez rare qu'une histoire réussisse à me faire pleurer, il y a plus de doigts sur ma main que de fois où un roman m'a fait rire. Et c'est même au-délà de cela avec UN BON ECRIVAIN EST UN ECRIVAIN MORT.

Vous aurez saisi, ce livre c'est avant tout une gentille caricature des écrivains les plus en vue du moment, dont le nom est à peine déguisé, à l'image de tout le livre, écrit avec juste ce qu'il faut de subtilité - mais pas trop - pour que le lecteur comprenne de qui et de quoi on parle :

Frédéric BELVEDERE, qui a toujours rêvé, "comme son ami Yann MOITE", non pas d'être écrivain mais de devenir "téléécrivain"(écrivain-qui-passe-à-la-télé), dont le cynisme et le côté dandy prétentieux ne sont qu'un masque, l'alcoolique drogué cédant dans l'intimité la place à un mangeur de Carambar et un buveur de thé vert.

Jean de MOISSON, qui "s'était étouffé avec ses propres mots, comme d'habitude".

Yann MOITE, qui a trouvé à la télé le moyen de se défouler sur les autres : "il agressait les invités avec une telle conviction qu'il se sentait rincé, comme après un match de boxe".

Et que dire de Christine LEGO, qui a même rendu bien pâle sa caricature dans une récente émission politique? "Elle avait cinquante ans et supportait de moins en moins les gens, les autres, le monde. Tout ce qui n'était pas elle, en fait." Ou encore : "Mais elle aimait se donner en spectacle. Exprimer son trop-plein." Avouez que c'est assez jouissif...

J'ai ri mais je dirais même que j'ai savouré, que je me suis délectée de ces auteurs réduits à leurs pires défauts grossis à l'extrême - avec donc toujours un fond de vérité - même quand il s'agit de ceux que j'aime et que je lis. C'est un peu méchant, un peu mauvais mais qu'est-ce que ça fait du bien!

Le livre de Guillaume CHEREL est celui d'un auteur et d'un monde littéraire où on ne se prend pas au sérieux, sans prise de tête, un monde où un auteur ne se laisserait pas entraîner dans un monastère par un inconnu juste parce que celui-ci a su se livrer à la plus vile flatterie. Pas ce monde littéraire où officiellement ils s'aiment tous quand officieusement ils se dénigrent, pas ces auteurs prêts à se renier "du moment que ça se vend". Mine de rien, UN BON ECRIVAIN EST UN ECRIVAIN MORT distille un message à travers la caricature : redescendez un peu, "grands" écrivains, tout ça n'est pas si sérieux, retrouvez le talent de vos débuts, avant que votre prétention ne l'abîme. Ou comme dirait l'hôte inconnu qui les a réunis dans le monastère :

"Je vous accuse d'être devenus (...) des écriveurs. Vous n'êtes plus que des écriveurs au lieu d'être des écrivains. (...) Je vous accuse, tous ensemble comme un seul (...), de faire à la littérature ce que Hitler a fait à la Pologne"

Quel vent de fraîcheur dans le monde parfois guindé et élististe d'une certaine littérature!

Mais, mais me direz-vous, toutes ces piques ne cachent-elles pas une certaine jalousie de la part de cet auteur, Guillaume CHEREL, que contrairement à tous les autres vous ne connaissez sans doute pas? Doute levé dès la page 17 ou l'auteur évoque "Guillaume CHARAL, un écrivain injustement méconnu autoproclamé, qui attribuait commodément la modestie de ses ventes à son absence de flagornerie, et rageait régulièrement devant le succès de moins-doués-mais-mieux-placés que lui". 

Jubilatoire, caustique, succulent et irrévérencieux; ce livre possède toutes ces étonnantes qualités. Quand je vous dis qu'à côté de ça on s'en moque de l'histoire!

Cette fois, mon pari sur Gérard COLLARD est donc plus que réussi. Bien plus, sans lui ce livre ne serait jamais parvenu jusqu'à moi puisque depuis ma lecture terminée, je n'ai pas cessé de m'étonner que personne n'en ait parlé, qu'il n'a pas fait davantage de bruit. Le petit monde de la littérature manquerait-il d'autodérision? C'est pas grave, Guillaume CHEREL a en pour deux.

 

ANNE-CE

UN BON ECRIVAIN EST UN ECRIVAIN MORT de Guillaume CHEREL, paru aux Editions MIROBOLE en septembre 2016