Vox

 

"Si vous avez aimé La servante écarlate, vous adorerez Vox". Voilà l'alléchant programme du bandeau de ce roman, auquel j'ai succombé sans me faire prier.

A l'époque de VOX, les Etats-Unis sont gouvernés par le Président MYERS et son bras droit le révérend Carl CORBIN, qui se sont donnés pour mission de rétablir un certain ordre moral, et ça passe forcément par la rééducation des femmes, responsables toutes désignées de la décadence de la société. Il faut revenir aux fondamentaux et que chacun reprenne sa place et ses fonctions; aux femmes les tâches ménagères et l'éducation des enfants, et comme elles ne sont que des bécasses qui pérorent et parlent pour ne rien dire, autant les empêcher de parler à tort et à travers en leur collant au poignet un joli bracelet... un compte-mots en fait. Au joli pays du Président MYERS, les femmes disposent d'un quota de cent mots par jour - bien suffisants pour ce qu'elles ont à dire. Evidemment, plus question pour elles de travailler, de s'instruire, de lire... ça n'est plus du tout utile à leurs nouvelles occupations. Mais quand le frère du Président est victime d'un AVC et que le seul être humain capable de le guérir est une femme, on accepte de composer avec les grands principes, mais juste le temps strictement nécessaire à la mission dévolue au Docteur Jean McCLELLAN, la seule neurolinguiste capable de redonner sa voix au malade.

VOX est juste un formidable roman. Evidemment, une telle histoire n'a plus la même originalité et la même force depuis LA SERVANTE ECARLATE, mais le message délivré conserve la même acuité et le même réflexe épidermique de rébellion.

Jean, le personnage emblématique de l'histoire, est parfaitement réussi. Cette femme, scientifique reconnue, qui se moquait des mises en garde de sa copine de fac sur le vent mauvais qui risquait de s'abattre sur la société et qui n'allait pas toujours voter, voit sa vie et son statut social réduit à néant... en moins de temps qu'il n'aurait fallu de mots pour le dire. Elle se bat au quotidien entre le mépris qu'elle voue à ces hommes et le peu de marge de manoeuvre dont elle dispose pour lutter sans mettre sa vie en danger. On retrouve en Jean le ton grinçant de June dans la série LA SERVANTE ECARLATE; l'humour amer comme ultime arme de résistance. Et on s'interroge forcément sur quelle femme on serait, confrontée à "ça".

"Ca" revient souvent dans le roman pour éviter de mettre des mots (!) sur la réalité d'une situation que tous les hommes n'assument pas. Le mari de Jean parle de "ça", de bracelet plutôt que de compte-mots, et elle ne supporte pas cette manière d'enrober les choses ou de s'y dérober. Quant à moi, "ça" m'évoque le monstre de Stephen KING, et je ne sais pas si c'est une référente consciente ou non, mais cela m'a amusée de constater que Christina DALCHER cite KING dans ses remerciements.

Dans VOX, tout est matière à réflexion et nous invite à reconsidérer les choses avec la distance nécessaire, celle que l'on n'a plus tant ces choses qui font notre quotidien nous paraissent acquises et irrévocables, tant on a oublié les combats livrés pour les obtenir. Ces choses qui sont en fait des droits mais dont la valeur et la fragilité nous échappent désormais tant on les a banalisés. On ne prend conscience de la valeur des choses que lorsqu'on les perd : Jean et toutes les femmes de VOX vont en faire la douloureuse expérience, à travers elles mais surtout au travers de l'avenir qui se dessine pour leurs filles; dans le beau pays de VOX, une fille a le choix entre épouse soumise et prostituée.

Jean se rappelera comment, peu à peu et sans que personne -elle la première - ne s'alarme, les choses ont dérapé... Comment ceux qui tentaient de réveiller les consciences passaient au mieux pour des illuminés, au pire pour des hystériques. Comment les religions peuvent dangereusement modeler ces consciences...

"Ils sont venus à nous par des biais tellement variés, et si tranquillement, que l'on n'a jamis eu la possibilité de former les rangs. Une chose que j'ai apprise de Jackie : tu ne peux pas t'opposer à ce que tu ne vois pas venir".

Jean est confrontée au fossé que creuse la nouvelle société entre hommes et femmes, qui se répercute au sein de sa propre famille - son mari et ses fils d'un côté, elle et sa fille de l'autre - et qui tranforme forcément les premiers en ennemis. Elle doit lutter contre le message perfide distillé par les autorités et qui change son propre fils en monstre quand elle n'a plus les mots pour lutter et maintenir son enfant du côté de l'humanité. Ce faisant, VOX est aussi, évidemment, un hymne au pouvoir des mots. Ce roman redonne toute son importance à une fonction aussi basique et naturelle que la fonction langagière. Celle qui nous permet de consoler, de rassurer, de convaincre, de combattre... d'exprimer toute la palette des émotions et donc d'être, tout simplement. Imaginez un monde où vous n'auriez pas assez de mots pour demander à votre enfant comment s'est passée sa journée, pour dire à vos proches combien vous les aimez... imaginez juste - comme je l'ai nécessairement fait - combien de mots vous prononcez par jour par rapport au quota de cent mots octroyés à Jean. 

Enfin, l''ironie de la mission n'échappera pas au lecteur : Jean doit permettre au frère du Président de guérir de l'aphasie liée à son AVC, c'est à dire lui permettre d'accéder de nouveau à la fonction du langage, celle qui a constitué son sujet d'études toute sa vie professionnelle, et celle qu'on lui a restreinte à cent mots par jour.

Dans ses remerciements, l'auteur espère que son livre mettra le lecteur un peu en colère, et l'amènera à réflechir. Moi, il m'a constamment ramené à cette citation de Simone VEIL : "N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant". Il m'a aussi confortée sur la chance d'être née fille à cette époque et dans cette partie du monde. Il m'a enfin rappelé combien j'ai envie d'étrangler chaque personne qui - sur un autre sujet, quoique - hausse les yeux au ciel en assénant que non, "ça" ne pourrait plus arriver aujourd'hui.

Nos droits et nos libertés sont précieux et méritent d'être protégés. Ne cessons jamais d'être vigilants.

ANNE-CE

 

VOX de Christina DALCHER, paru chez NIL Editions le 7 mars 2019