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Après JE ME SUIS TUE et UN FILS PARFAIT, EST-CE AINSI QUE LES HOMMES JUGENT? est le troisième livre de Mathieu MENEGAUX et c'est par celui-ci que je commence ma découverte de cet auteur, et ce grâce à la confiance des Editions GRASSET que je remercie vivement.

Au coeur de chacun de ses romans, la justice. Forcément, lorsque j'ai eu le plaisir de rencontrer Mathieu MENEGAUX à SAINT-MAUR EN POCHE, je lui ai demandé ce qui expliquait son attrait, parce que ça me réconforte toujours quand des gens qui n'y sont pas obligés par leur profession se précoccupent encore de ce qu'elle devient, notre justice. Or la justice est un sujet qui le passionne, parce qu'elle révèle l'état d'un pays et son degré de démocratie m'a-t-il dit, et là je me suis dit que tout n'était peut-être pas perdu. Surtout que moi, forcément, la Justice ça me connaît, ça me passionne, ça me désole parfois, ça m'intéresse toujours.

Un jour comme un autre, la vie de Gustavo s'arrête; quelqu'un vient de décider qu'il était coupable de meurtre et il est arrêté. Tout concorde, l'affaire est pliée, le meurtrier tout trouvé et la case prison est déjà cochée. Lui a beau s'époumoner à clamer son innocence, ne rien comprendre à ce qui lui tombe dessus, la justice a mis ses oeillères et ses bouchons d'oreille et trace son chemin droit devant. Seule son épouse croit encore pouvoir arrêter le cours inexorable des choses.

Je vous mets au défi de lever le nez de votre lecture une fois celle-ci commencée. Comme Gustavo, vous êtes embarqué (vous par son histoire, lui par la police) et à partir de là, ce sont sur vos poignets que les menottes se referment, derrière vous que claque la porte de la cellule de garde à vue. 

L'écriture de Mathieu MENEGAUX est tellement incisive, réaliste, que vous absorbez les émotions de Gustavo comme une éponge. D'abord il est incrédule mais confiant puisqu'il n'a rien à se reprocher; la police va forcément se rendre compte de son erreur. La tension - et ce poids sur votre cage thoracique, qui vous oppresse - monte d'un cran quand Gustavo se retrouve en garde à vue. Vous, vous sentez bien que tout cela est très mal parti, lui commence à s'inquiéter mais seulement du temps que ça va prendre pour qu'on le libère. Mais il est rapidement isolé, humilié, affaibli, acculé; fouille au corps, privations, perquisition menottes au poignets dans son entreprise et devant tous ses collègues, interrogatoires musclés; rien ne lui sera épargné et Gustavo finit logiquement par être terrorisé par ce spectre qu'il voit s'élever devant lui, incapable de lutter, de se défendre.

Et si l'on s'assimile tant à Gustavo, c'est bien parce qu'il pourrait être nous, et nous lui. Combien de fois me suis-je dit que tout un chacun devait prier pour ne pas être confronté, un jour, à une telle situation. Celle où quand la machine judiciaire se met en branle, il faut une force extraordinaire pour l'arrêter, la justice devenant alors ce rouleau compresseur qui vous broie et face auquel on est si peu de choses.

Cette force extraordinaire, Gustavo la trouvera chez son épouse Sophie. Son personnage est incroyable. Cette femme va faire preuve d'un amour et d'un courage sans noms et tout faire pour tenter d'établir l'innocence de son mari quand tous  y ont renoncé, persuadés de la culpabilité de Gustavo et sûrs de leur bon droit.

Mathieu MENEGAUX nous démontre de manière implacable que la justice ne tient qu'à un fil; qu'elle est rendue par des hommes qui sont parfois incapables de voir et d'entendre tout en étant persuadés d'être dans le vrai, et qu'il faut parfois l'amour d'un proche, le travail d'un avocat et l'objectivité d'un enquêteur pour espérer la déciller et lui rendre l'ouïe. Et ça fait donc beaucoup de critères pour avoir une chance de s'en sortir... 

Et on ne sort jamais indemne de ce genre d'épreuves, Gustavo y laissera de toute façon une part de sa peau et de son âme, quelle qu'en soit l'issue.

Mathieu MENEGAUX, qui vous a déjà assommé, vous assène à ce moment-là du récit son deuxième effet "kiss-cool"; alors que vous commenciez tout juste à reprendre votre souffle après un récit lu en apnée, il vous replonge la tête sous l'eau.

Je vous laisse le soin de découvrir si Gustavo parvient ou non à échapper aux griffes de la justice. Peu importe en réalité car dans tous les cas le Tribunal du net veille. La justice - laxiste entend-on de ceux qui n'ont jamais assisté à une audience - n'est pas passée comme on l'aurait voulu? Qu'à cela ne tienne, si le coupable est reconnu innocent à tort ou trop peu sévèrement puni, il sera de toute façon jugé sur la place des réseaux sociaux et lynché par la vindicte populaire, souveraine et sage s'il en est.

Le récit de Mathieu MENEGAUX est terrifant car il est d'un réalisme cruel. Rien n'est exagéré ou caricatural dans l'emballement qu'il décrit. Que sont Me too et Balance ton porc sinon des tribunaux érigés sur l'autel des résaux sociaux? Vite désignés, vite condamnés, et on vérifiera plus tard la véracité de tout ça, et tant pis pour le mal fait à certains au passage.

Chronique d'une justice ordinaire? Le livre de Mathieu MENEGAUX est une réflexion effrayante mais pertinente et salutaire sur l'idée qu'une démocratie doit se faire de sa Justice et sur la façon d'utiliser et d'accueillir les réseaux sociaux. Est-ce ainsi que les hommes jugent? Espérons que nous n'ayons pas trop souvent à répondre oui à cette question.

ANNE-CE

 

EST-CE AINSI QUE LES HOMMES JUGENT? de Mathieu MENEGAUX, paru aux Editions GRASSET en mai 2018