Eugenie

 

Lors de son passage à La grande librairie, Lionel DUROY et surtout son propos m’ont beaucoup plu. Son dernier livre, EUGENIA, m’a intriguée. Je me suis donc rendue à LIVRE PARIS avec la ferme intention de le rencontrer et de me faire dédicacer EUGENIA.

Bien m’en a pris car j’ai rencontré un homme charmant et disponible et j’ai véritablement eu un énorme coup de cœur pour EUGENIA.

Dans la ROUMANIE d’avant guerre, Eugénia RADULESCU vit au sein d’une famille aimante foncièrement antisémite, elle suit des études de littérature à l’université. Conviée par son professeur à une rencontre littéraire, elle hésite à s’y rendre car l’écrivain invité n’est autre que Mihail SEBASTIAN, jeune romancier de renom de confession juive. Finalement convaincue de se rendre à cette conférence, elle assiste désemparée au lynchage, orchestré par son propre frère, de l’auteur du seul fait de ses origines juives. Absolument bouleversée par cet évènement et ce déchainement de haine, Eugénia réalise alors subitement l’absurdité et l’intolérance de sa famille et de son environnement. Elle rentre alors en résistance et s’engage aux cotés de son professeur Madame COSTINAS pour dénoncer cette xénophobie pernicieuse. Partie étudiée à BUCAREST pour s’éloigner de cette famille fasciste, elle rencontre à nouveau Mihail SEBASTIAN dont elle tombe éperdument amoureuse alors que la vague hitlérienne gagne l’EUROPE centrale.

EUGENIA est avant tout une grande fresque se déroulant dans la Roumanie fasciste des années 1930 et 1940 et il nous dévoile un pays abreuvé de haine envers les juifs, une nation et des citoyens au paroxysme de l’antisémitisme. C’est absolument terrible et terrifiant de voir à quel point l’homme ordinaire peut engendrer des horreurs sous couvert de vouloir faire primer sa nation et comment il peut perdre alors toute son humanité sous prétexte de faire prévaloir ses origines et défendre son confort personnel. Lionel DUROY a voulu dénoncé ici cet aspect de l’antisémitisme en montrant la banalité et malgré tout la monstruosité de personnages xénophobes. Le passage relatif au pogrom de JASSY qui se déroula en juin 1941 est parfois insupportable mais éclaire quant à la facilité avec laquelle les voisins de palier roumains ont pu massacrer la famille qu’il connaissait depuis des années par simple répugnance et détestation envers une communauté.

C’est cette violence et cette haine ordinaires qui font que ce roman trouve écho dans notre société et notre monde actuels. Il nous bouscule dans nos convictions et nos croyances. Les propos de Lionel DUROY concernant son roman vont dans ce sens et je trouve qu’il a magistralement maîtrisé son sujet en réussissant à pointer du doigt les ambivalences de ses personnages qui dénoncent et violentent les juifs mais ne se sentent pas profondément antisémites. Ce sont des personnages qui nous ressemblent mais qui sont capables du pire sans se rendre compte de leur cruauté.

EUGENIA, jeune femme amoureuse et engagée porte tout le récit du roman sur ses épaules, elle a été une rencontre de lectrice inoubliable pour moi. Cette jeune fille élevée dans la haine de l’autre et surtout du juif qui réussit à s’émanciper des idées fascistes de sa famille, revendique et clame son amour pour l’écrivain juif Mihail SEBASTIAN au mépris des dangers qu’elle encourt m’a impressionnée autant que passionnée. J’ai trouvé cette héroïne absolument admirable dans tous les sens du terme. C’est véritablement un personnage marquant tant par sa prise de position indéfectible que par son amour passionnel à sens unique pour son écrivain juif dépressif et acculé à vivre reclus.

Lionel DUROY nous livre donc ici un roman très documenté et captivant qui pourra paraître à certains de construction basique et évoquant un sujet maintes fois abordé. Mais il ne faut pas s’y tromper, Lionel DUROY a l’intelligence de choisir une héroïne hors du commun, de mettre en scène Mihail SEBASTIAN qui a été, dans l’avant Seconde guerre mondiale un écrivain juif et roumain de talent, mais pourtant controversé du seul fait de ses origines. L’auteur ne manque pas de nuancer son propos concernant l’antisémitisme exacerbé des Roumains qui finalement étaient entraînés dans une spirale de haine sans réaliser la portée de leurs actes pour la plupart. Abreuvés et manipulés par un discours fielleux, ces citoyens ordinaires ont été incités à commettre les atrocités décrites dans le roman.

EUGENIA a donc été un grand moment de lecture et il s’agit clairement pour moi du meilleur roman de la rentrée littéraire de cet hiver 2018. Il se démarque indubitablement de mes autres lectures car il a su me toucher tout en me questionnant, il m’a bouleversée et j’ai rencontré une jeune femme exceptionnelle : Eugénia RADULESCU.

MYMY

EUGENIA de Lionel DUROY, paru aux Editions JULLIARD en mars 2018