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Nécessairement, un titre comme celui-là ne pouvait que m'intriguer. Quel sorte de roman peut bien se cacher derrière un article du Code pénal? 174 pages plus tard, j'avais la réponse.

ARTICLE 353 DU CODE PENAL relate le face à face entre Martial KERMEUR et le juge d'instruction qui doit le mettre en examen pour avoir tué le promoteur immobilier Antoine LAZENEC en le jetant par-dessus bord de son propre bateau. Dans le secret du bureau du juge, Martial va expliquer la genèse de son crime, et raconter comment tout a basculé le jour où LAZENEC est venu troubler la quiétude de son petit village du FINISTERE où, divorcé, il vit seul avec son fils. Le promoteur promet, fait miroiter un avenir radieux et le fait si bien qu'il convainc Martial KERMEUR d'investir le peu qu'il détient - sa prime de licenciement - dans son projet. Avant de souffler brutalement la flamme de l'espoir qu'il avait allumé dans le coeur asséché par les mésaventures de vie de Martial. En perdant le peu qu'il avait, Martial a en fait tout perdu, et son fils avec lui.

Ce livre est tout simplement un petit bijou. L'auteur a une plume sublime et un sens de la métaphore extraordinaire, et il les met au service de son récit, un parcours de vie déchirant et touchant. Celui  d'un homme ordinaire que rien ne prédestinait à en arriver là, et qui essaie de comprendre, autant pour lui-même que pour le juge, l'agencement des faits, leur "ligne droite".

Un sens de la métaphore qui nous imprime des images précises sur la rétine au fur et à mesure des paroles de Martial KERMEUR, qui crée un roman extrêmement riche et poétique, mais jamais pompeux, d'une délicatesse absolue.

ARTICLE 353 DU CODE PENAL m'a donné l'impression d'une petite bulle; pendant sa lecture, j'avais l'impression d'être moi-même à coté de KERMEUR dans le bureau du magistrat, un moment hors du temps, suspendu au récit de cet homme abîmé par la vie mais qui regarde et décrit son chemin de vie sans concession, sans se chercher d'excuses, en essayant seulement de comprendre.

Chronique sociale d'une région de la FRANCE minée par la fermeture de l'arsenal qui a plongé tant de gens dans le chômage et la désespérance, ce livre raconte combien il est facile pour un homme "qui parle bien" de faire croire à des hommes et des femmes désabusés, résignés, que tout serait de nouveau possible, mais aussi combien il peut être dangereux de briser leurs modestes rêves.

Tanguy VIEL termine son histoire de manière surprenante; la fin est d'une élégance à l'image de tout le récit et en définitive, j'ai fait taire mes réserves de professionnelle du droit psycho-rigide et j'ai  refermé ce livre avec un soupir, mais un soupir d'espoir, comme une sorte de soupçon de foi en l'humain; petit prodige qui démontre la grandeur, la force, l'intensité de ce récit au-délà de sa noirceur.

Comment mieux finir cette chronique qu'en retranscrivant ici le texte, si beau et si fort, de l'article 353 du Code de procédure pénale, qui fait encore un peu plus sens avec la lecture de ce livre :

"Sous réserve de l'exigence de motivation de la décision, la loi ne demande pas compte à chacun des juges et jurés composant la cour d'assises des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre le plénitude et la suffisance d'une preuve; elle leur prescrit de s'interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l'accusé, et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : Avez-vous une intime conviction?"

Merci à Christine, qui se reconnaîtra, pour la découverte de ce talentueux auteur.

 

ANNE-CE

ARTICLE 353 DU CODE PENAL de Tanguy VIEL, paru aux EDITIONS DE MINUIT le 3 janvier 2017