La-prunelle-de-ses-yeux

 

LA PRUNELLE DE SES YEUX est ma deuxième rencontre avec Ingrid DESJOURS après LES FAUVES (cf ma chronique du 11 septembre 2016). 

Ce roman nous raconte les histoires croisées de Victor et Gabriel. L'un est le fils et son histoire se passe en 2003, l'autre est le père et la sienne se vit treize ans plus tard. Entre les deux, Victor a été assassiné et la vue de Gabriel s'en est allée avec la vie de son fils. Depuis, il n'a vécu que pour retrouver le meurtrier de Victor et quand enfin il touche au but, il engage Maya comme guide pour l'aider à parvenir au bout de son périple. La jeune femme saute sur cet emploi inespéré et est loin de s'imaginer qu'elle n'a pas affaire à un simple aveugle cherchant assistance, mais à un père assoiffé de vengeance qui va l'entraîner dans sa quête.

Comme souvent avec les excellents thrillers, impossible d'en dire davantage sans vous gâcher le plaisir. L'histoire est tout simplement redoutable. L'alternance entre l'histoire passée de Victor et celle présente de Gabriel, et le fait que le récit se focalise d'abord sur la personnalité mystérieuse et inquiétante du fils, nous perd totalement et nous empêche de voir venir les rebondissements. L'alternance permet aussi de donner un rythme soutenu et un délicieux suspense qui l'est d'autant plus qu'il est double : que s'est-il passé en 2003 et que va-t-il se passer maintenant?

Outre une histoire très efficace, avec LA PRUNELLE DE SES YEUX je retrouve ce que j'avais déjà constaté dans LES FAUVES : une écriture intelligente très subtile, percutante, et surtout tout un art dans la description des personnages. Cette description est si ciselée, tant sur le plan physique qu'en ce qui concerne la personnalité des personnages, qu'elle me les fait instantanément apparaître devant les yeux en chair et en os. Evidemment, on fait tous ça, on imagine toujours les héros des romans, mais ça ne m'était jamais arrivé de le faire de manière aussi précise et aussi immédiate.

Typiquement, le personnage de Tancrède SINCLAIR est le méchant qu'on adore détester. Ingrid DESJOURS le décrit si bien et de manière si fine qu'il m'est tout de suite apparu comme l'archétype du type détestable qui provoque chez moi une réaction épidermique et l'envie de le taper... Et comme ces gens-là existent en vrai, SINCLAIR m'a immédiatement évoqué un effrayant mélange entre deux hommes politiques auquel il aurait emprunté à l'un son physique de jeune premier-cadre dynamique, à l'autre ses idées nauséabondes.

Avec la PRUNELLE DE SES YEUX j'ai aussi retrouvé cette volonté d'Ingrid DESJOURS de nous informer sur un sujet principal et des sujets secondaires en nous en donnant toutes les clés, sans nous influencer et en nous laissant juger par nous-mêmes. Chaque personnage n'est jamais tout blanc ou tout noir, et chaque personnalité est à apprécier à l'aune de sources objectives que l'auteur glisse habilement dans son roman, directement ou entre les chapitres : ainsi la perte de sa vue par Gabriel est mise en parallèle avec le phénomène de la cécité de conversion, quand l'histoire et les choix de Maya doivent être lus en connaissant l'expérience de MILGRAM et la théorie de la résignation acquise d'OVERMIER et SELIGMAN, SELIGMAN et MAIER. Du coup, la connaissance de ces sources objectives tempère nécessairement le jugement à l'emporte-pièce qu'on serait tenté de faire sur tel ou tel personnage, elle nous amène à réféchir. Avec les livres d'Ingrid DESJOURS, on a donc à la fois une histoire machiavélique au suspense redoutablement efficace, une réflexion bienvenue sur des sujets de société à laquelle l'auteur nous pousse et un apport de connaissances sur différents sujets. Que demande le lecteur?

En fait, je n'ai que deux petites réserves à émettre quant à ce nouvel opus d'Ingrid DESJOURS, toutes deux subjectives en tout état de cause. A la fin du roman, j'ai trouvé qu'on allait un peu loin dans la perversité de SINCLAIR et parallèlement qu'on tombait un peu trop dans le côté super héros  de Gabriel (j'aime pas les héros, ils m'agacent), et que du coup on flirtait avec les limites de la crédibilité. Et puis j'avoue que Maya...je lui aurais bien fichu quelques claques à certains moments.

Mais à coté de mes petits bémols, il y a deux pompons sur le bonnet, deux petits plus qui ajoutent mine de rien à cet excellent roman. D'abord, des remerciements à l'image de l'auteur : enjoués, francs, teintés d'humour; personnellement, j'adorerais avoir une amie qui me dise qu'elle aime "voir la vie en rosé avec moi"! Ensuite, une magnifique couverture : une menotte dans une paume adulte - tout un symbole - et la transcription du titre du livre en braille.

Voilà, si après ça vous ne lisez pas LA PRUNELLE DE SES YEUX, je ne peux plus rien faire pour vous (j'ai tout donné!). Vous ne viendrez pas dire que je ne vous avais pas prévenu de ce que vous allez manquer...

  

ANNE-CE

LA PRUNELLE DE SES YEUX d'Ingrid DESJOURS, paru aux Editions ROBERT LAFFONT Collection LA BETE NOIRE en octobre 2016