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L’INVENTION DE NOS VIES, le précédent roman de Karine TUIL, avait été en 2014  une lecture captivante et marquante pour les Cousines. Avec L’INSOUCIANCE, elle réussit à nouveau ce tour de force d’une plus forte intensité encore compte tenu de son écho avec notre récente actualité nationale. L’un des épigraphes de ce livre, dont Aimé CESAIRE est l’auteur, donne le ton du roman :  « Liberté, égalité, fraternité, prônez toutes ces valeurs, mais tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité ». Il est évident que Karine TUIL bouscule nos convictions et nous amène à nous questionner sur notre société et l’avenir de celle-ci, avec un récit haletant et d’une intelligence remarquable.

 

Le point de vue d'ANNE-CE

L’INSOUCIANCE, c’est celle brisée de trois personnages :

Romain ROLLER est un jeune soldat de retour d’AFGHANISTAN où il a vu ses hommes exploser sous ses yeux dans une embuscade ennemie, et qu’on renvoie à la vie civile sans aucune précaution. Lui est vivant et entier, mais ce qui a explosé dans sa tête ce jour-là, personne ne le voit, alors qu’il a l’impression d’être mort à l’intérieur. Aucun de ses proches, ni sa femme ni son fils ne parviennent à le raccrocher à la vie et à éloigner la terreur qui ne le quitte plus depuis son retour. Une fois, juste une fois il a réussi à la tenir avec distance : lorsqu’il était avec Marion DECKER, journaliste qui suivait les soldats sur le front et avec qui il a couché pendant le sas de décompression en TURQUIE, entre l’AFGHANISTAN et le retour en FRANCE. Il n’aura de cesse de poursuivre sa liaison avec elle car c’est son seul moyen de survivre. Mais Marion est mariée à :

François VELY, homme d’affaires riche et puissant, à la tête d’une importante société de télécommunications, qui côtoie les cercles d’influence sélects. Lui si froid, si maître de ses émotions, a totalement perdu le sens des réalités et des conventions lorsqu’il a rencontré Marion, si éloignée de sa classe sociale, et a quitté son épouse du jour au lendemain pour vivre sa relation avec elle. Relation aujourd’hui fragile car sur leur récent mariage plane l’ombre écrasante de culpabilité de la mort de l’épouse de François VELY, et Marion a dû mal à assumer sa nouvelle vie. Alors qu’elle s’apprête à succomber à Romain auprès de qui elle peut vivre un bonheur non coupable, le scandale qui s’abat sur son mari la ramène à ses obligations d’épouse : François VELY apparaît dans un reportage photo, posant sur une œuvre d’art dont il est loin de soupçonner le symbole et la déferlante de haine qu’elle va susciter à son encontre… Alors que toutes ses relations d’affaires lui tournent le dos pour ne pas être éclaboussés, il reçoit le soutien d’un homme qui lui est inconnu :

Osman DIBOULA, médiateur local auprès des jeunes pendant les émeutes de CLICHY SOUS BOIS, alors promu conseiller politique du Président et qui vient d’être brutalement placardisé après un accrochage avec le nouveau bras droit du chef de l’Etat, très marqué à droite. Du jour au lendemain, Osman, qui a grimpé les échelons si vite, n’est plus rien, rendu à sa condition de jeune de banlieue, situation d’autant plus difficile à supporter que sa femme continue, elle, à travailler à l’ELYSEE, à s’y rendre tous les matins et à côtoyer le Président, alors que lui est devenu totalement indésirable dans les milieux et les lieux où toutes les portes lui étaient auparavant ouvertes.

Ces trois personnages sont extrêmement différents, et pourtant tous fascinants à leur manière, et la prouesse de Karine TUIL est de construire autour de ces hommes que tout oppose une histoire qui va les lier et les faire se rencontrer avec une fluidité et une logique qui semble parfaitement naturelle, aller de soi, couler de source… Elle nous livre un récit qui évoque, autour de ces trois figures emblématiques, autant de sujets complexes et brûlants d’actualités : d’un côté le stress post-traumatique des soldats de retour de mission, son absence de prise en charge suffisante, le manque d’accompagnement dans le retour à la vie civile, de l’autre le racisme, le secret et le poids des origines, la volatilité du pouvoir politique, les cautions identitaires…

C’est un livre que j’ai trouvé courageux car il pointe des sujets qui sont loin d’être consensuels et qui a le mérite de les envisager, grâce aux différents personnages principaux et secondaires, sous différents angles et donc de livrer différents points de vue.

Le tout avec une écriture et un vocabulaire riches et d’une haute qualité littéraire.

Certains (ils sont rares !) ont reproché à Karine TUIL l’accumulation de clichés ; tout ça m’a paru au contraire parfaitement crédible et comme l’auteur a pu nous le confier, on est encore loin de la réalité qu’elle a pu approcher grâce aux confidences d’anciens proches du pouvoir politique…

 

Le point de vue de MYMY

Ce nouveau roman de Karine TUIL est percutant et dérangeant; il nous présente des personnages très actuels qui sont brisés, confrontés à leur destin, leurs origines et leurs actes. Malgré leurs failles et leurs faiblesses, rien ne me les a rendus attachants, je les ai presque trouvés antipathiques et pourtant j’ai tourné les pages de ce roman choral ancré dans notre société et ses travers avec frénésie car leurs histoires nous passionnent.

Karine TUIL a réussi à faire s’entrecroiser des personnages qui n’ont presque rien en commun si ce n’est d’être les produits de notre société et d’être meurtris par ce monde mercantile et violent.

Romain revient de la guerre traumatisé et dépressif, Osman, homme de couleur, a servi de faire-valoir à un président avide de pouvoir et François est victime de son succès et de son ambition. Les sujets chers à l’auteur sont abordés comme le déterminisme  identitaire, le communautarisme, les religions et les enjeux du pouvoir; elle met également l’art à l’honneur avec cette statue de femme noire par qui le scandale arrive. Roman riche et dense, L’INSOUCIANCE n’en est pas moins romanesque. Karine TUIL déploie tous ses talents de conteuse pour mettre en lumière une fresque contemporaine et elle excelle à analyser l’âme humaine et à exsuder la profondeur psychologique de ses personnages. L’INSOUCIANCE trouve une résonnance particulière dans la période trouble que nous traversons,  c’est un roman saisissant terriblement efficace, écrit avec talent par un auteur en phase avec son époque et sensible au monde qui l’entoure.

Lors de la rencontre organisée par la librairie LAMARTINE à PARIS à laquelle nous avons assisté, nous avons pu constater que Karine TUIL était à l’image de ses romans, soucieuse de la société  dans laquelle elle évolue, en réflexion permanente sur les thèmes du pouvoir, de l’identité et de l’actualité. Avenante et prolixe, elle nous a gentiment dédicacé son livre après plus d’une heure d’entretien avec Stanislas RIGOT, et les éclairages qu’elle a apporté à son livre permettent d’autant mieux de digérer cette lecture coup de poing.

 

L'INSOUCIANCE de Karine TUIL, paru aux Editions GALLIMARD en août 2016